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August 20 Lettre K de mon challenge ABC« Voilà notre supériorité, chéri, la seule qu’on a, la supériorité des gens instruits sur les ignares, c’est un pouvoir de dérapage. » ![]() Sallinger
De Bernard-Marie Koltès
New York, au début des années 60. Un jeune homme surnommé « Le Rouquin » par ses proches, vient de se suicider. Tout à leur douleur et leur incompréhension, sa famille et sa jeune épouse se disputent son souvenir, tandis que son fantôme revient les hanter.
Quand j’ai mis Sallinger dans mon challenge ABC, c’est principalement pour la raison suivante : je fouillais dans mes bibliothèques à la recherche d’un auteur en K, me disant qu’ainsi je ferais d’une pierre deux coups en économisant l’achat d’un livre tout en réduisant ma PAL. (Je sais, je ne suis pas une vraie LCA, puisque pour moi participer à un challenge n’est pas une raison valable pour se ruiner et aggraver l’état de saturation des étagères, c’est même le contraire. J’ai du sens pratique, moi, Madame !) Et je suis tombée sur Koltès, dans un paquet de livres prêtés par une amie passionnée de théâtre en général et qui a en outre une prédilection pour Bernard-Marie. Elle a même fait son mémoire sur lui. Pour ma part, j’ignorais jusqu’à son existence avant qu’elle ne m’en parle, et je n’aurais sans doute jamais lu une de ses pièces sans cela.
Car s’il est vrai qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture, (et là, attention, je ne parle pas seulement métaphoriquement) il est quand même beaucoup plus sympa d’avoir dans les mains un ouvrage dont on sent qu’il a été pensé, travaillé, conceptualisé, au sein de la maison d’édition, par un pro du packaging qui s’est creusé les méninges pour trouver ze picture qui va vraiment bien sur la première page. Par exemple, aurais-je lu Le Comte de Monte Cristo si quelqu’un chez Folio Classique n’avait pas eu l’idée d’utiliser l’autoportrait de Léon Cogniet pour la couverture ? (J’avoue tout, le livre est resté sur ma table de chevet très longtemps, et il m’est même arrivé de rêver de Léon Cogniet. Oui, c’est grave.) Bon d’accord, il y a parfois de vrais ratages, mais ça vaut toujours mieux qu’une couverture neutre et blanche et fade et sans intérêt, qui fait qu’on n’a même pas envie d’ouvrir le livre du tout. C’est pour faire intello, sans doute. La vraie grande littérature, celle qui n’est pas là pour divertir, se passe de ces ornements extérieurs. Il parait que nos voisins anglo-saxons se paient bien notre tête à ce propos. Et dire que c’est eux qu’on traite de snobs !
Enfin bref, tout ça pour dire que me faire lire Sallinger, ou n’importe quoi d’autre de Koltès, n’était pas gagné d’avance. J’ai abandonné Quai Ouest au bout de deux pages environ, et après ces deux livres-là, mon envie de lire Roberto Zucco m’est passée. Ce genre d’histoires inspirées de faits divers réels, je m’y retrouve d’avantage quand elles sont racontées par Christophe Hondelatte que par un dramaturge dont le QI, la capacité à utiliser des figures de style absconses et l’état général de névrose sont trois fois plus élevés que les miens. De toute façon, l’œuvre de Koltès est bien trop récente pour entrer dans un challenge « classique », et j’aurais dû lire du Kafka. C’est bien fait pour moi.
Etant quand même parvenue à aller jusqu’au bout (ça n’avait rien d’inhumain, rassurez-vous, c’était court, écrit gros, et j’avais une heure de voyage en train à tuer après avoir terminé Mistress Pat), qu’ai-je réussi à en tirer ? Et bien, peu de choses. Le théâtre, voyez-vous, est comme les autres arts. Les artistes, quelle que soit leur discipline, se servent de leur art pour s’exprimer, pour extérioriser leurs idées, leurs visions. Ils me semblent qu’autrefois, ils le faisaient avec le souci d’être compris, de trouver un écho auprès du public. De communiquer, en somme. Les œuvres d’art d’aujourd’hui me font plutôt l’effet de bouteilles jetées à la mer. Les repêche qui pourra mais on n’y croit pas trop.
De même que la signification des peintures de Mondrian ou Kandinsky m’échappe totalement (et l’intérêt qu’on leur porte encore plus), le théâtre moderne me passe à travers la tête à la vitesse d’un TGV. Je me rappelle d’une représentation de la Sonate des Spectres de Strindberg que j’ai passée pour moitié à dormir, et pour l’autre moitié à tenter d’étouffer une crise de rire nerveux. (C’est lamentable, je suis une béotienne, je suis encore plus mauvais public qu’une bande de lycéens dans un ciné qui passe le blockbuster de l’été). Et Sallinger m’a fait la même chose : quand j’en ai eu fini, je n’avais pas même une idée générale sur ce que je venais de lire.
Heureusement qu’on trouve de tout sur internet, y compris des explications de texte. C’est ainsi que j’ai appris que Koltès a écrit Sallinger en s’inspirant de l’œuvre de J.D. Salinger, auteur entre autres de l’Attrape-cœur, roman sur l’errance New-Yorkaise d’un adolescent qui refuse d’affronter le passage à l’âge adulte. Majeur et très inspirant. Du moins à ce que disent les spécialistes, car je ne l’ai pas lu moi-même, mais je le ferai, car j’aime aller au fond des choses, et qui sait si après l’Attrape-cœur, je ne comprendrai pas mieux Sallinger ? Ou peut-être serai-je encore plus dans le brouillard.
Grâce à Wikipédia, j’ai aussi appris que Koltès était violent, rebelle et autodestructeur, ainsi qu’extrêmement brillant, et que son œuvre est basée sur l’incommunicabilité entre les gens, entre parents et enfants, entre autochtones et étrangers, entre les classes sociales, et parfois entre l’acteur et le public. Et le sentiment d’isolement qui en résulte.
Effectivement, à y regarder de plus près, c'est de ça qu'il s'agit dans Sallinger. Chaque personnage tente de faire face aux événements depuis l'intérieur de sa petite bulle. Personne ne connaissait vraiment le Rouquin. Ses parents Ma et Al, son frère Leslie, sa sœur Anna, sa femme Carole, l’idolâtraient, admiraient son génie, refusaient de voir sa folie, le regardaient sans le voir. Et après sa mort, chacun se replie sur lui-même, ramène les choses à lui-même. Aucun d’eux ne cherche vraiment à comprendre son geste, ne ressentant que le vide qu’il a laissé. Tandis que le Rouquin, qui a tout compris de la vie maintenant qu’il est mort, revient pour se moquer d’eux.
Si j’ai effectivement complètement échoué à donner une direction et un sens à cette pièce dans sa globalité, il y a quand même pas mal de sujets abordés, et comme toujours une réplique ou une tirade, ici ou là, qui frappe. C’est dans ces pages-là que je me rends compte que l’incommunicabilité entre Koltès et moi n’aura pas été totale.
« Je l’ai entendu à la radio, cela est officiel ; on y va, on y retourne, l’Amérique mobilise. Je savais bien, moi, que ces temps de relâche sont pour reprendre notre souffle ; et que, tandis que toutes ces pauvres mères soignent inutilement leurs petits, tandis que les familles se chamaillent sans répit, tandis que nous devisons, là, tranquillement, ailleurs, sans que réellement on en soit averti, sans que nous le sachions vraiment, on circule dans les bureaux, on décide aux ministères, on dose, on mélange, on expérimente dans les laboratoires, on travaille en commissions, on fabrique dans les usines, le Pentagone turbine sans relâche, la Maison Blanche tranche sans appel, et au bout du silence, tout à coup, il y a la radio, et mes jambes, plus nerveuses que jamais, qui se mettraient à danser, s’il n’y avait dans son coin, les larmes de Ma sur ses enfants. »
« Tout va si mal, ici, tout est si divisé ; nos enfants vont si mal – vous savez de quoi je parle – qu’il était vraiment temps que la guerre se déclare. Personne ne veut ressembler à personne, personne ne veut que tout le monde se ressemble ; or moi je dis bien haut que tout le monde se ressemble plus qu’il ne veut bien le dire […]. Que voulez-vous : ils ne savaient que dire : ah non, pas moi – moi jamais. Alors, par petits groupes, ils se sont divisés, nous on pense comme ceci, nous on pense comme cela, et à l’intérieur des groupes, encore : nous on est intelligents, nous on veut casser la baraque, moi je lis tel journal – divisés, divisés, jusqu’à se retrouver tout seuls -, chacun de nos propres enfants n’est-il pas aujourd’hui si terriblement seul qu’il faut s’en alarmer ? Comme si on ne pouvait pas penser ce que l’on veut, lire ce que l’on veut, vivre comme l’on veut, et, tous ensemble, y aller. Voyant cela, comment faire, que leur dire, sinon, à l’intérieur, s’alarmer terriblement, et penser au fond de soi : Tout ça, c’est pas possible. »
« Cleverness is nothing but a piece of jewelry that the bourgeois wish to wear on their fingers in order to dazzle even more the populace. »
« Les gens instruits seront toujours plus forts que nous et feront plus de bruit. […] Je veux oublier le pouvoir, sur ceux qui n’ont rien, de ceux qui ont tant qu’ils peuvent mépriser leur richesse. »
August 06 Lettre M de mon challenge ABC 2009 ![]() Pat of Silver Bush et Mistress Pat
(Titres français : Pat de Silver Bush / Mademoiselle Pat)
De Lucy Maud Montgomery
Patricia Gardiner adore Silver Bush, la maison où elle est née et où elle vit avec sa famille. Elle y est si heureuse qu’elle voudrait que rien n’y change, afin que son bonheur reste intact. D’ailleurs, Pat déteste le changement en général. A 7 ans, elle commence pourtant à comprendre que les choses ne peuvent pas toujours rester les mêmes, et qu’il faut savoir évoluer.
Poursuivant ma découverte de l’œuvre de Lucy Maud Montgomery (je ne quitte plus le Canada, ma parole !), me voilà de retour sur l’Île du Prince Edward pour, comme souvent dans un roman de LMM, suivre le quotidien d’une petite fille en milieu rural au début du XXème siècle. Patricia, l’héroïne du roman, a en effet sept ans quand le roman débute. Et vingt-neuf quand il se termine, mais on n’en est pas encore là.
Lucy Maud Montgomery a conçu énormément de personnages orphelins, abandonnés par leur parents, recueillis par des proches plus ou moins sympathiques, ou encore maltraités (moralement, s’entend) par leurs famille. Il y a sans doute de l’autobiographie là-dedans. Et ces personnages, enfants ou adultes, avaient très souvent une affection énorme pour la maison où elles trouvaient finalement la stabilité, l’amour et le bonheur qui leur manquait, en somme la maison qui devenait leur foyer, comme Green Gables pour Anne ou New Moon pour Emily. Ici cependant, et bien qu’il soit quand même fait mention d’enfance délaissée au travers du personnage de Jingle, ce n’est pas du tout le cas de l’héroïne.
Pat vit à Silver Bush, la ferme que ses ancêtres ont bâtie quand ils sont arrivés sur l’île, et qui a à peine changé depuis. Sa vie est idyllique, elle a deux parents aimants, une jolie grande sœur, et deux grands frères dont l’un est son meilleur ami. Il y a aussi Judy Plum, celle qui techniquement est la bonne à tout faire de la maison, mais qui en fait travaille là depuis si longtemps qu’elle fait partie de la famille, une sorte de troisième figure parentale dont personne ne conteste les décisions et qui régale les enfants de bons petits plats très peu diététiques et d’histoires à faire dresser les cheveux sur la tête. Les granges sont toujours pleines de chatons, et les jardins pleins de fleurs. Le tableau est parfait.
C’est tout le problème de Pat, d’ailleurs. Elle conçoit la vie comme une photo, et non comme un film. Elle ne parvient pas à accepter que le monde change, et que sa vie à elle doit changer aussi. Elle adore Silver Bush, elle lui voue un véritable culte. Et rien ne doit y être modifié, sans quoi elle en devient malade. Elle adore ses vieux vêtements, même usés, et déteste les neufs jusqu’à ce qu’elle les ait portés. Elle doit faire le deuil de chaque arbre qui est abattu, de chaque chaton qui doit être donné. Elle déteste quand on change le papier peint. Elle se déchire le cœur quand elle doit aller à l’école et quitter Silver Bush toute la journée. Il lui faut une intense préparation psychologique pour passer une nuit dans une autre maison, quand elle est en visite. Quand on lui annonce qu’elle va avoir un petit frère ou une petite sœur, elle est toute prête à haïr l’intrus qui vient bouleverser l’ordre des choses. Autant dire que quand Tante Hazel se marie et déménage, Pat n’est pas à la noce. En fait, elle souhaiterait qu’aucun de ses frères et sœurs ne se marie, pour pouvoir rester toujours ensemble. La simple idée qu’elle-même puisse se marier et quitter la ferme ne lui traverse pas la tête une minute.
Ce qui pourrait être acceptable chez une enfant de sept ans l’est en revanche nettement moins chez une adolescente ou une jeune adulte. Malheureusement, cette tendance au conservatisme se confirme d’année en année. Même si elle agit plus raisonnablement et qu’elle se rend compte que les changements ont du bon (elle a adoré sa petite sœur Cuddles au premier coup d’œil, elle aime beaucoup le mari de sa tante Hazel, ainsi que leurs enfants, elle aime l’école, elle aime ses nouveaux amis…) elle ne peut s’empêcher de regarder avec terreur toute incertitude sur l’avenir. Et quand elle est en âge de penser à se caser, aucune carrière ne l’intéresse en dehors de maîtresse de maison à Silver Bush, et aucun homme n’est assez bien pour qu’elle envisage de quitter Silver Bush pour lui.
En fouinant un peu sur la toile, à la recherche d’autres avis sur ces livres, je suis tombée sur le blog d’une lectrice qui, tout en étant par ailleurs une vraie fan de Lucy Maud Montgomery, les a réellement détestés. Et qui donnait de très bons arguments pour justifier l’agacement qu’elle avait ressenti en les lisant. Je ne nierai pas que je suis plutôt d’accord avec ces arguments, globalement. La saga de Pat n’est pas ce que Montgomery a écrit de meilleur, loin de là. Il est quand même dommage, quand on étale une histoire sur deux volumes, de se répéter autant. Oui, Pat aime Silver Bush, c’est tout son univers, elle ne se voit pas vivre ailleurs… Quand on a bien développé cette idée une fois à fond, pas besoin de le répéter toutes les trois pages, le lecteur n’est pas idiot, il a compris. Seulement, en dehors de son amour pour Silver Bush, Pat n’a pas tellement de personnalité. Elle manque totalement d’imagination, elle est terre à terre au possible. Certes, elle ne manque ni d’humour, ni de culture, ni d’intelligence, elle a en revanche une vision des choses assez courte et un manque total d’ambition. Non pas que je critique une femme qui ne souhaite pas se marier ni travailler, et fait son bonheur d’une petite vie domestique (on ne peut pas tous être des génies riches et célèbres), mais après Anne qui poursuit ses études aussi loin que possible, just for the fun of it, et Valancy qui tourne le dos à sa famille pour aller vivre sa vie, sans parler de la petite bande d’Emily qui ne compte que des réussites, Pat fait pâle figure avec son espèce d’agoraphobie monomaniaque. Elle finit même par taper sur les nerfs.
Mais dans ce livre, c’est toute la construction qui est bancale. Le roman est une succession de petites anecdotes de la vie quotidienne, ce que Montgomery écrit plutôt bien d’habitude, sauf que là, et surtout sur la fin de Mistress Pat, on se rend compte qu’il y a beaucoup de remplissage, que les descriptions se répètent comme les saisons se suivent, et que l’inspiration fait vraiment défaut. Les chapitres sont de plus en plus courts, et de plus en plus vides. Tout ça pour en arriver à une fin qui était, au moins en partie, prévisible dès le début.
Malgré tout, il y a quand même du bon dans ces livres. Lucy Maud Montgomery a toujours du talent quand il s’agit de décrire la chaleur d’un foyer et le sentiment de sécurité qu’il procure. Même si Pat est fatigante à vénérer Silver Bush comme si c’était le tombeau du Christ, les scènes décrivant les bons moments passés en famille parviennent à être émouvantes. Et je suis trop casanière moi-même et trop attachée à ma terre pour ne pas ressentir un minimum de sympathie pour Pat.
Et puis il y a Judy, son franc-parler et ses histoires extraordinaires dignes de Pierre Bellemare, tout à fait véridiques et dont la conclusion est invariablement que les gens à qui c’est arrivé n’ont « plus jamais été les mêmes ». Il y a comme ça plusieurs personnages, qui interviennent tout le long de l’histoire, et qui apporte la touche d’humour nécessaire pour rendre la lecture plus agréable.
Et il y a Jingle, que j’aime parce qu’il rêve de devenir architecte, qu’il regarde les maisons comme des œuvres d’art, ou comme des être dotés d’une âme, qu’il en imagine et dessine sans arrêt et qu’il ne peut regarder une maison sans penser à toutes les améliorations qu’on pourrait y apporter. Ca me fait penser à moi au même-âge.
En somme, Pat of Silver Bush et Mistress Pat sont indispensables mais potentiellement décevants si on est inconditionnel de Lucy Maud Montgomery ; pour les autres, ce n’est pas le meilleur exemple de ce qu’elle a pu faire, mieux vaut commencer par Anne.
April 28 Lettre O de mon challenge ABC 2009De la décadence des révolutions due aux effets corrupteurs du pouvoir
La Ferme des Animaux
(Titre original : Animal Farm)
De George Orwell
Sentant sa mort prochaine, Sage l’Ancien le cochon réunit autour de lui tous les animaux de la ferme pour leur raconter son rêve d’un monde où les bêtes seraient leurs propres maîtres, libérés du joug des humains. Quelques temps plus tard, sa prophétie se réalise, quand poules, chevaux, chiens et moutons chassent Mr Jones de la Ferme du Manoir et en prennent le contrôle, après l’avoir rebaptisée « Ferme des Animaux ». Pleins d’espoir, ils commencent à organiser leur société nouvelle, sous l’autorité des cochons, jugés d’intelligence supérieure.
« Y aura des jardins, de l’amour et du pain… » comme disait la chanson. On leur avait promis le temps des cerises. Espoir et désillusions d’un peuple, quand les élites avec qui il se bat au nom d’un idéal et à qui il fait confiance au point de leur confier son destin le trahissent et l‘utilisent, exactement comme l’oppresseur qu’ils avaient chassé.
Pour attaquer Orwell, La Ferme des animaux est, en principe, parfait puisque court (10 chapitres) et très accessible. J’ai cependant mis des semaines à le lire, car après l’avoir entamé, je suis restée inexplicablement coincée au chapitre 6, et quand je l’ai repris, j’ai dû tout recommencer au départ. Manque de motivation, sans doute. J’avais l’impression d’être en train de lire quelque chose d’intéressant mais pas majeur, ni nouveau ni surprenant. Ecrite comme une sorte de fable à la La Fontaine, La Ferme des Animaux est une métaphore du stalinisme tellement limpide qu’elle en est simpliste. Elle manque même singulièrement de subtilité. On peut sans difficulté rebaptiser chaque personnage par la figure historique qui l’a inspiré : Sage l’Ancien est Karl Marx, Napoléon est Staline, Boule-de-Neige est Trotski, Malabar est Stakhanov, Jones est Nicolas II, etc…
Il semble, du moins c’est ce que j’ai lu dans l’analyse de texte proposée dans mon édition, qu’Orwell appartenait à une génération d’auteurs très politisés, plus préoccupés de faire passer un message que de travailler leur style d’écriture. Au moment où La Ferme des Animaux a été rédigé, le modèle soviétique suscitait l’admiration en Europe, surtout face à la montée du fascisme. Orwell n’a sans doute voulu laisser aucune ambiguïté quant à ce qu’il pensait de l’hypocrisie et des mensonges des puissants de Moscou, et de l’aveuglement de ceux qui les suivaient. Réalisme à tout prix, même dans la figure de style, au détriment de la belle lettre, sans doute.
Et puis, aujourd’hui même, alors que je venais de refermer la dernière page, j’ai entendu un reportage à la radio qui m’a fait penser que, même à notre époque où tout est vu, entendu, enregistré et archivé, les hommes de pouvoir se permettent encore de nous dire blanc en janvier, puis noir en août, et faire comme si de rien n’était.
Alors quoi ? Est-ce à dire que le pouvoir corrompt ? Qu’il y a toujours un dominant et un dominé ? Que nous finissons systématiquement, quelle que soit notre bonne volonté de faire changer le monde, par agir comme des moutons gouvernés par des porcs ? Manifestement, oui.
Alors certes, à un niveau aussi élémentaire, on a du mal à être vraiment informatif sur le totalitarisme stalinien de nos jours. Pour autant, la lecture de ce livre n’aura pas été inutile. L’écriture est agréable, pour autant que je puisse en juger car je l’ai lu en français, et ne manque pas d’ironie, ce que je sais toujours apprécier. Et j’ai été émue aux larmes du sort du courageux et confiant cheval Malabar. Je crois que j’aimerai d’avantage 1984, qui trouve sûrement plus d’écho par les temps qui courent. Et Orwell sera la passerelle qui me mènera vers Wells, Huxley ou Bradbury.
February 15 Lettre I de mon challenge ABC 2009Hedda Gabler
de Henrik Ibsen
HEDDA (va vers le fond de la pièce) Bon… Il y a une chose, en tout cas, que j’ai pour m’amuser en attendant.
TESMAN (rayonnant) Oh ! Dieu soit loué, et merci ! Et qu’est-ce que c’est, Hedda, hein ?
HEDDA (à l’ouverture de la porte, le regarde avec un mépris contenu) Mes pistolets… Jörgen.
TESMAN (angoissé) Tes pistolets !
HEDDA (les yeux glacés) Les pistolets du Général Gabler.
Hedda, fille du Général Gabler, a épousé Jörgen Tesman, un modeste chercheur, spécialiste en « histoire de la culture ». Rentrés de leur voyage de noces, le couple apprend qu’Ejlert Løvborg, un confrère de Tesman, a publié un ouvrage excellent qui le place en concurrent direct de Tesman pour l’obtention d’un poste de professeur à l’université. Or, sans ce poste, Tesman ne pourra pas subvenir aux besoins dispendieux de son épouse. Aussi Hedda décide-t-elle de séparer Løvborg de sa muse, Thea Elvsted, et de le ramener vers ses démons, l’alcool et la débauche.
Mais elle n’agit pas tant pour le bien de son couple que par ennui, jalousie et désespoir. Et elle paiera finalement ses choix.
Difficile de résumer cette histoire de façon satisfaisante. Une pièce de théâtre est plus courte qu’un roman, les événements s’enchainent plus vite. Et si l’histoire en est aussi riche, les descriptions y sont plus rares et moins détaillées, et les actes et motivations des personnages sont souvent plus ouverts à l’interprétation. Une pièce étant faite pour être jouée, d’avantage que pour être lue comme simple ouvrage de littérature, une analyse après une seule lecture risque d’être assez peu aboutie. Essayons tout de même.
Je dois dire que j’ai vite renoncé à lire l’introduction de Régis Boyer de mon édition (25 pages qui tentent d’analyser la place d’Hedda Gabler dans l’œuvre d’Ibsen à coup de Kierkegaard et de mythologie scandinave antique) pour attaquer directement le texte. Phrases courtes et concises, pas de monologues ni de tirades et heureusement, pas de figures de styles exagérément intellos qui vous embrouillent. Hedda est assez ambigüe et complexe sans en rajouter.
Ibsen, de même que l’ensemble de la littérature norvégienne, m’était totalement inconnu. Mais Hedda m’attirait terriblement depuis longtemps. Pour en avoir vu ici et là des petits morceaux, dans Le goût des Autres d’Agnès Jaoui par exemple, je savais qu’il s’agissait d’une bourgeoise qui, à la fin de la pièce, part se tirer une balle en coulisses, sans raison apparente et au grand désarroi des personnages se trouvant sur scène.
Hedda Gabler est en effet une tragédie, dont l’issue fatale ne fait aucun doute. A l’instar de l’Antigone d’Anouilh (pièce que j’adore), Hedda semble être consciente d’aller à sa perte, mais elle avance tout de même, sans chercher à éviter les ennuis, en les provoquant même. Difficile de savoir vraiment qui elle est, et pourquoi elle agit. Faut-il admirer son courage, plaindre sa souffrance, ou mépriser son égoïsme ?
Elle est membre de la haute société, habituée à une vie mondaine et brillante, qui tient à préserver les apparences et redoute le scandale. Mais elle se laisse courtiser par un «ami de la famille», et par imprudence, perd le contrôle de la situation.
Amoureuse d’un homme talentueux mais dissolu, faible et alcoolique, elle choisit de s’assurer matériellement en épousant un homme pour lequel elle n’a aucune admiration mais sur qui elle peut compter. Et ensuite, alors qu’elle a renoncé d’elle-même au bonheur, elle fait son possible pour détruire le bonheur de ceux qu’elle jalouse.
Elle vit parmi des intellectuels et des érudits, mais elle semble mépriser ceux qui, dénués d’ambition, placent le savoir au dessus de la fortune.
En somme, elle fait en connaissance de cause des choix dont elle sait qu’elle ne pourra pas en assumer les conséquences.
Hedda Gabler est à ce qu'on dit l’un des personnages les plus intéressants à jouer. Tout bien considéré, elle est aussi passionnante à lire.
January 06 Et une bonne résolution, une !
C’est fou les idées bizarres que j’ai glanées ces derniers temps sur la toile. Un pied dans les blogs de lectures, et me voilà inscrite à deux swaps, un quizz, et je me lance aussi dans un challenge ABC Classique 2009. On verra ce que ça donnera. Voici ma liste.
Aragon, Louis : Aurélien Blackmore, R.D. : Lorna Doone Cronin, A.J. : Les clés du royaume Dumas, Alexandre : Les trois mousquetaires Eco, Umberto : Le nom de la rose Fante, John : Demande à la poussière Giono, Jean : Le hussard sur le toit Hardy, Thomas : Tess d’Uberville Ibsen, Henrik : Hedda Gabler Joyce, James : Ulysse Koltès, Bernard-Marie : Sallinger Lawrence, D.H. : L’amant de lady Chatterley Montgomery, Lucy Maud : Pat of Silver Bush + Mistress Pat David-Néel, Alexandra : Voyage d’une parisienne à Lhassa Orwell, George : La ferme des animaux Poe, Edgar Allan : Histoires extraordinaires Quinn, Seabury : La fiancée du démon Radcliffe, Ann : Les mystères d’Udolphe Scott, Walter : Ivanhoé Thackeray, W.M. : La foire aux vanités Updike, John : Les sorcières d’Eastwick Verne, Jules : Cinq semaines en ballon Williams, Tenessee : La nuit de l’iguane Xénophon : Hiéron Yeats, W.B. : Deirdre Zola, Emile : Germinal
D’accord, pour ce qui est du classique, faut voir. Et évidemment, pour le N, je triche honteusement. Mais ce livre attend depuis trop longtemps. Il a traversé l’Europe avec moi et est revenu sans avoir été lu. Je tiens à le lire. La liste est évidemment susceptible d’évoluer. 18 des 26 ouvrages sont en ma possession, mais j’envisage éventuellement de remplacer Poe par Pasternak. Rendez-vous en 2010 pour voir si deux semaines par ouvrage sera suffisant.
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