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    October 06

    The luck of one member of a family is luck to all

     
    The Watsons
    de Jane Austen
             &
    Emma Watson
    de Joan Aiken
     
    Après le remariage de sa tante à qui elle avait été confiée quatorze ans plus tôt, Emma Watson se voit contrainte de revenir vivre chez son père, pauvre et malade, et de côtoyer ses frères et sœurs dont les manières et l’éducation sont très en dessous des siennes.
    Au cours d’un bal, elle fait la connaissance du très admiré Tom Musgrove, de son désagréable ami, Lord Osborne, ainsi que de l’ancien précepteur de ce dernier, Mr Howard.
     
    Octobre sera austénien, où ne sera pas, challenge oblige. Il est temps de s’y remettre.
     
    The Watsons est l’un des deux romans commencés par Jane Austen et jamais terminés, l’autre étant Sanditon. Si le second est resté inachevé, c’est parce qu’Austen est morte pendant qu’elle l’écrivait. Quant aux Watsons, elle l’a tout simplement abandonné après en avoir écrit trois chapitres, et ne l’a jamais repris. Il existe plusieurs versions achevées du roman, dont l’une, intitulée The younger sister, est due à la propre nièce de Jane Austen, Catherine Hubback. Je n’ai pour ma part réussi à m’en procurer qu’une seule, Emma Watson de Joan Aiken.
     
    Parlons d’abord de la première partie, The Watsons, celle donc qui a été écrite par Jane Austen, parvient assez habilement à exposer les faits et les personnages tout en plongeant le lecteur directement dans l’histoire. La quasi-totalité des personnages que l’on rencontrera au cours du roman sont présents dans ces quelques premiers chapitres, au moins indirectement car ceux qui sont absents sont présentés au travers des conversations, et on se fait très vite une idée de la situation de l’héroïne.
     
    Emma, 19 ans, vient récemment de rentrer vivre chez son père, le Révérend Watson, après avoir passé 14 ans chez sa tante et son oncle. En effet, telle Fanny Price dans Mansfield Park, Emma a été accueillie par une parente plus riche qui s’engageait ainsi à pourvoir à son éducation et à assurer son avenir. Les tuteurs d’Emma, contrairement à ceux de Fanny, se sont montrés affectueux et ouverts, et son enfance a été heureuse. Malheureusement, après la mort de son époux par alliance, deux ans plus tôt, la tante d’Emma décide de se remarier, et d’aller vivre en Irlande avec son second mari. Sans sa nièce. Emma, privée de l’héritage et de l’avenir auxquels elle pouvait logiquement s’attendre, n’a d’autre ressource que de rentrer au presbytère de Stanton, où elle est accueillie avec bienveillance par son père et sa sœur aînée Elizabeth.
     
    Sa sœur Margaret, son frère Robert et sa belle-sœur Jane, dont elle fera la connaissance quelques jours plus tard, montrent moins de plaisir à voir revenir Emma les mains vides. Celle sur qui ils comptaient pour assurer le soutien de l’ensemble de la famille dans l’avenir n’est plus qu’un poids supplémentaire à assumer. Emma se retrouve donc au milieu de gens qui, pour être ses parents les plus proches, lui sont tout à fait étrangers et ne veulent pas d’elle. 
     
    Cette première partie, même si elle est courte, contient déjà tous les éléments types d’un bon roman austénien : une jeune fille appartenant à une famille de la gentry désargentée, côtoyant des voisins et connaissances de classe supérieure, que ce soit par leur fortune ou par leur rang, qui n’a d’autre choix que de se marier si elle veut assurer son avenir, mais qui espère tout de même que son mariage, si mariage il y a, la liera à un homme qu’elle pourra aimer.
     
    Passons maintenant à la seconde partie, Emma Watson, le roman de Joan Aiken. Je ne me souviens pas avoir lu quoi que ce soit de cet auteur auparavant, mais le fait et que j’ai eu des doutes sur ses compétences dès les premières lignes, car les choses se gâtent immédiatement. Jane Austen, en plus des informations précises qu’elle donne dans les premiers chapitres, avait décidé dès le début du destin de certains des personnages, ainsi que de la façon dont son roman devait se terminer, et elle l’avait expliqué dans ses lettres à sa sœur. Il n’est pas certain du tout que Joan Aiken ait suivi ses instructions, dans la mesure où elle n’a même pas été capable d’observer la plus élémentaire cohérence quand au déroulement des événements. Par exemple, à la fin de la partie « Austen », Robert et Jane quittent Stanton pour rentrer chez eux à Croydon. Ils ont invité Emma, qui a décliné. Margaret, qui habitait chez eux jusque là, reste à Stanton avec ses sœurs. Au début de la partie « Aiken », Robert et Jane sont toujours à Stanton, ils étaient en fait partis « en visite chez des amis, seulement pour la journée », et quand ils rentrent finalement chez eux, Margaret décide finalement qu’elle va repartir à Croydon elle aussi. Autre exemple, Mrs Blake, d’abord présentée comme une veuve qui vit avec son frère, Mr Howard, et tient son ménage, se retrouve en fin de compte nantie d’un mari bien vivant mais absent car capitaine au long cours, et vivant seule avec ses quatre enfants tandis que son frère vivrait apparemment… au château avec la famille Osborne (?) J’ai aussi adoré apprendre, vers la fin du roman, que Mr Watson, depuis longtemps si malade et faible qu’il ne quittait plus sa chambre, était tout de même parvenu à se rendre, seul et fort discrètement, chez son notaire dans la ville voisine pour faire modifier son testament.
     
    S’il ne s’agissait que de quelques petites entorses nécessaires à la progression de l’intrigue, j’aurais pu passer l’éponge. Mais le vrai problème vient surtout du style. Bien qu’elle s’en réclame, Joan Aiken piétine allègrement, tant sur le fond que sur la forme, tout ce qui fait qu’on aime Austen. Au lieu d’utiliser le discours indirect, elle fait énormément dialoguer ses personnages. Qui causent, causent, causent, sans arrêt, pour ne rien dire d’intéressant, mais souvent pour exprimer un peu tout ce qui leur passe par la tête, racontant au premier venu les pires banalités aussi bien que leurs pensées les plus personnelles. Un comble pour des gens sensés vivre à une époque où la bienséance et la discrétion étaient primordiales, et où il convenait de peser ses mots et de ne pas exprimer ses émotions et ses réflexions trop librement.
     
    En plus de ça, ces gens sont absolument entiers, manichéens, les bons comme les mauvais. Quasiment aucun d’entre eux ne subit la moindre évolution entre le début et la fin du roman. C’en est consternant. Comme si le cours des événements n’avait aucune prise sur eux. Et pourtant, Aiken n’est pas avare en événements capables de provoquer des revirements de conscience. Incidents anodins ou accidents graves, scandales pouvant faire passer la fugue de Kitty Bennett pour un départ en vacances, découvertes incroyables et miraculeuses résolutions de problèmes se succèdent à un rythme ahurissant. Ce n’est plus du Austen, c’est du Jules Verne. Je n’aurais pas été surprise si Emma avait résolu ses problèmes d’argent en découvrant un trésor dans le jardin. Hilarant.
     
    Ce qui m’a moins fait rigoler, par contre, c’est la façon dont Emma et Elizabeth sont traitées par leurs sœurs Penelope et Margaret, et par leur belle-sœur Jane. Ces trois femmes sont des mégères, d’épouvantables sorcières. Emma n’a tout simplement aucune chance, toute sa patience et sa bonne éducation ne peuvent lutter contre leur mépris, leur hauteur, leur stupidité, leur arrogance, leur avidité et leur mauvaise foi. Ce serait comme jeter des cailloux sur un tank. J’ai eu l’impression de relire un condensé des pires moments de Princesse Sarah et Cendrillon. L’horreur intégrale. Aucun livre ne m’avait autant donné envie de hurler et de le jeter par la fenêtre depuis Le diable s’habille en Prada, et ce n’est pas peu dire.
     
    En somme, si Austen a souvent inspiré, ça n’a pas été toujours à bon escient. Emma Watson est à vouer à l’oubli. Oui, c’est sévère. Mais imprimer le nom d’Austen sur la couverture ne donne pas le droit de publier autant d’inepties.
     
    May 02

    "J'éprouve vraiment du respect pour lui, on le trompe si aisément !"

     
    voir l'image en taille réelle J’aurais aimé acquérir le ravissant et si peu onéreux exemplaire de Lady Susan édité par Folio, malheureusement aucun des libraires que j’ai visités ne l’avaient plus. Je me suis donc rabattue sur cette édition à la couverture beaucoup plus neutre et moins engageante, qui a l’avantage de contenir aussi The Watsons et Sanditon. Avantage négligeable en ce qui me concerne, puisque je possède déjà Sanditon, que je compte bien lire au moins une version achevée de The Watsons, et que la couverture à la tasse de thé me plait tellement que si je tombe dessus, je l’achèterai quand même. Mais dans l’intervalle, j’ai au moins pu avancer dans mon challenge.
     
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    Lady Susan
    De Jane Austen
     
    Lady Susan va s’installer chez son beau-frère, Mr Vernon, dont elle dépend financièrement. Séduisante veuve de 35 ans aimant le luxe et les mondanités, elle cherche à se remarier avec le meilleur parti possible, tout en entretenant une liaison avec un homme marié. Elle a également des projets pour sa fille, Frederica. Mais fera-t-elle réellement croire à ce personnage de veuve éplorée, de sœur aimante et de tendre mère pour lequel elle veut se faire passer, même aux yeux de sa belle-sœur, Mrs Vernon, qui a toutes les raisons de se méfier d’elle ?
     
    Dans cette courte et inachevée œuvre de jeunesse, Jane Austen nous expose les manigances de Lady Susan et les inquiétudes de sa belle-sœur, Mrs Vernon, sous forme de lettres que s’envoient les personnages. Lady Susan est très habile à séduire les hommes et à les convaincre qu’elle est blanche comme l’agneau, et peu de gens sont aptes à discerner sa vraie personnalité tant elle est bonne actrice. Heureusement pour nous, lecteurs, c’est avec une grande franchise qu’elle raconte ses exploits à son amie Mrs Johnson, ce qui nous permet assez vite de la percer à jour. Au contraire de Reginald de Courcy, frère de Mrs Vernon qui, bien que prévenu contre elle, vient s’ajouter à la liste de ses victimes.
     
    Je n’ai pas une opinion bien arrêtée du roman épistolaire. Autant je trouve Papa-Longues-Jambes  parfaitement génial, autant Les Liaisons Dangereuses m’a été une torture, à mon avis une histoire passionnante complètement gâchée par la façon décousue dont elle nous est racontée. Jane Austen s’est aussi essayée à l’exercice, il faut dire qu’à son époque le genre était à la mode. Pour autant, elle n’a finalement jamais publié de roman épistolaire, privilégiant pour ses ouvrages une narration plus classique, à la troisième personne, et généralement concentrée sur le point de vue du seul personnage principal.
     
    En plus d’être écrit sous forme de lettres, Lady Susan est une curiosité dans l’œuvre d’Austen à d’autres titres. Les héroïnes des ses autres romans sont généralement des jeunes femmes plutôt fines et intelligentes, avec un solide sens moral, qui voient leurs propres défauts et erreurs avec lucidité, et ceux des autres avec amusement. Lady Susan Vernon, au contraire, est précisément de ces gens qu’Austen critique et tourne habituellement en ridicule : ceux qui confondent principes moraux et codes de conduite de la bonne société, qui respectent un certain nombre de règles en apparence, pour se donner un vernis de bonne réputation, mais qui n’agissent en réalité que pour leur propre plaisir et bénéfice.
     
    Le pire, pour moi, n’est pas tant que Lady Susan agisse mal. Je pourrais l’admettre, si elle s’en rendait compte. Mais elle ne se soucie pas le moins du monde de savoir si ce qu’elle fait est bien ou mal, et si cela aura des conséquences fâcheuses sur d’autres personnes. Je n’ai que haine et mépris pour les gens à tel point dépourvus d’empathie qu’ils ne se rendent même pas compte que les autres ont également des sentiments, ou des opinions. Lady Susan s’est créé son petit monde parfait dans sa tête, et elle y croit dur comme fer, au point de se mentir à elle-même. Elle manipule chacun pour qu’il s’y conforme de gré ou de force, et se pose en victime chaque fois que quelqu’un renâcle à satisfaire ses désirs, comme si le monde devait tourner autour d’elle. C’est particulièrement vrai dans le cas de sa fille, Frederica, qu’elle décrit comme une enfant difficile, capricieuse et têtue qui n’a de cesse de la tourmenter, alors que Mrs Vernon dit d’elle qu’elle est douce, effacée et timide, et tout simplement terrorisée par sa mère.
     
    Je n’ai pas pris autant de plaisir à Lady Susan qu’aux autres des livres d’Austen. Pourtant, sa plume acérée et ironique est bien marquée ici, ainsi que la critique des mœurs de son temps. Mais le livre est sans doute trop court, l’action n’est pas suffisamment analysée, et les personnages ne sont pas assez développés, sauf Lady Susan qui m’est bien trop antipathique. Mrs Johnson et Mr Manwaring me semblent être bâtis sur le même modèle, parasites coureurs de dots et hypocrites. Aucun personnage ne mérite que l’on s’y attache avec passion. La pauvre Frederica est si insignifiante qu’elle en est transparente, Charles Vernon est bien trop indulgent. J’aurais pu avoir de l’affection pour Catherine Vernon et sa clairvoyance, si seulement elle prenait les choses en main au lieu de geindre. Quant à Reginald, je comprends qu’il se fasse prendre au piège une fois, cela prouve même son esprit ouvert, son absence de préjugés et  sa volonté de juger par lui-même. Mais changer d’opinion autant de fois est la marque des girouettes.
     
    La conclusion est aussi très brutale, et assez frustrante. S’il y a bien une résolution, cette fois, pas vraiment de châtiment pour les mauvais, encore qu’ils sont si égocentriques qu’ils tendent à considérer le plus petit désagrément comme une persécution du destin qui s’acharne contre eux, mais passons. Pas de récompense pour les bons non plus, car vu la façon dont ça se goupille pour eux, je ne me permettrai même pas d’espérer que Réginald ou Frederica soient heureux pour toujours. Au mieux peut-on se réjouir pour Mrs Vernon qu’elle ait recouvré une certaine sérénité.
     
    En fait, il manque décidément à Lady Susan un couple de héros dignes d’entrer dans le panthéon austénien. Car sans belle histoire d’amour, disons le tout net, le talent de Jane Austen ne fait pas autant d’effet. Alors bien sûr, il faut prendre ce roman pour ce qu’il est, une ébauche, une œuvre peu travaillée et qui, en fin de compte, n’était pas destinée à être lue par un large public. N’étant ni universitaire, ni austénite professionnelle apte à apprécier la belle écriture en tant que telle, je rangerai donc ce livre dans ma bibliothèque et me contenterai de rêver au merveilleux roman que Lady Susan aurait pu être.
     
    April 08

    Non, ne me dites pas qu'il est trop tard...

     
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    Persuasion
    De Jane Austen
     
    Anne Elliot est une beauté fanée et effacée de vingt-sept ans, seconde fille d'un baronnet veuf et prétentieux. Huit ans plus tôt, elle fut persuadée de rompre ses fiançailles avec Frederick Wentworth sous les pressions de sa famille et de Lady Russell, sa protectrice et amie la plus proche, qui estimaient que le jeune homme, officier de marine ambitieux mais pauvre, n'était pas digne d'elle.
    Faisant face à des difficultés d’argent, Sir Elliot doit désormais louer sa propriété de Kellynch à l'amiral Croft et à sa femme. Tandis qu’il part pour Bath avec sa fille ainée Elizabeth, Anne s'installe un temps chez sa sœur cadette Mary, non loin de Kellynch. C’est alors que M. Wentworth, qui n’est autre que le frère de Mrs. Croft, revient dans la région avec un grade de capitaine et une fortune conséquente. Comment Anne, qui n’a jamais réussi à l’oublier malgré tous ses efforts, parviendra-t-elle à lui faire face alors que son attitude envers elle lui fait comprendre qu’il ne lui a pas pardonné ?
     
    Persuasion est le dernier roman « achevé » d’Austen. Déjà très malade à l’époque où elle l’a écrit, elle n’a eu ni le temps ni l’énergie d’en rédiger une version aussi peaufinée qu’elle l’aurait sans doute souhaité. Aussi, contrairement à la plupart de ses autres romans qui ont l’air de bijoux parfaitement ciselés, Persuasion ressemble d’avantage à un diamant brut qu’on aurait commencé à tailler à grands coups mais qu’on n’aurait pas fini de polir. D’ailleurs, le livre est aussi le plus court des six. Si les caractères et les événements y sont bien définis, il y a des défauts manifestes, certaines situations ne sont pas exploitées à fond et trouvent leur résolution trop vite, trop facilement, certaines révélations sont cousues de fil blanc.
     
    Malgré cela, beaucoup d’austénites le considèrent comme leur préféré, et j’ai moi-même pour lui une tendresse qui me le fait placer bon numéro deux dans mon classement. Sans doute parce qu’il y est question de rédemption et de seconde chance. Car que l’on doive payer les erreurs qu’on commet est à la base de ma philosophie, de même qu’on a le droit d’être absout une fois qu’on les a payées.
     
    Dans tous les romans de Jane Austen, les protagonistes ont en commun de commettre des erreurs et de bien finir par devoir les admettre, mais aucune ne souffre et ne paie autant ni aussi longtemps qu’Anne Elliot. Et aucune n’assume sa part de responsabilité dans ses choix avec autant d’honnêteté et sans misérabilisme ni auto-complaisance. Elle a des regrets, évidemment, mais pas d’aigreur. Et si elle est consciente qu’elle n’est pas seule à blâmer pour son malheur, elle n’a pourtant pas de ressentiment vis-à-vis de ceux qui l’ont influencée. Mieux encore, elle conserve à Lady Russell toute son affection et sa confiance.
     
    En fait, on pourrait penser qu’elle est trop bonne. Et vous savez ce qu’on dit : « trop bon, … » Sauf que, contrairement à quelques autres personnages austéniens auxquels on pourrait l’apparenter, comme par exemple Sainte Fanny Price de la résignation, qui vit aussi avec des gens qui la méprisent et qui croit que c’est son destin, ou encore Charles Bingley qui, lui aussi, s’est laissé convaincre par sa famille et son meilleur ami de ne pas faire ce qu’il voulait faire parce qu’il n’avait pas assez confiance en son propre jugement, Anne n’est pas trop bonne. Elle est simplement plus sage. Elle est lucide, elle supporte avec patience les gens exaspérants et observe avec plaisir les gens heureux. « Sérénité » est le mot qui caractérise le mieux son état d’esprit. Du moins, jusqu’à ce que le Capitaine Wentworth réapparaisse.
     
    Persuasion offre par ailleurs toute une galerie de personnages, dont certains sont malheureusement assez manichéens. Les « méchants », en particuliers, sont clairement là pour être détestés, tels Sir Elliot et sa fille Elizabeth, véritables baudruches vaines et gonflées de leur propre importance ; où l’hypocrite intrigante Mrs. Clay. Ou encore l’hypocondriaque Mary, dont le besoin irrépressible d’être au centre de l’attention ne le dispute qu’à la capacité d’asséner avec force une chose et son contraire en moins de cinq minutes selon ses variations d’humeur. Les Harville et Benwick sont trop peu exploités, sinon pour des raisons purement utilitaires à l’intrigue. Heureusement, les autres sont un peu plus nuancés. Les Musgrove sont des gens sans grande éducation mais fondamentalement bons et des parents uniquement préoccupés du bonheur de leurs enfants. Les Croft forment un couple harmonieux et amoureux comme au premier jour. Henriette et Louise, envers qui le lecteur aurait pu avoir un a priori négatif dans les premiers temps, vu leurs rapports avec Wentworth, s’avèrent être des amies affectueuses et joyeuses à qui l’on pardonne d’être écervelées.
     
    J’ai une affection particulière pour Charles Musgrove. Rarement mis en avant, il passe pour un peu fruste, gentleman-farmer uniquement intéressé par la chasse. Mais au détour de petites remarques, notamment quand il tient tête à sa femme, il se révèle un homme de bon sens, non dépourvu d’humour, et un véritable frère pour Anne dans une famille où le sang n’est pas suffisant pour en lier les membres.
     
    Et puis bien sûr, last but not least, le prince charmant, dont le souvenir ne souffre aucunement d’être confronté à la réalité puisqu’il revient après huit ans d’absence avec un charme et une beauté intacte, magnifiés par les galons et la gloire gagnés au combat, et dont la fortune inspire un respect nouveau. Tout le défi, dans ce roman, est de parvenir à décrypter, à travers les yeux d’Anne (tournés souvent vers l’intérieur, d’où la difficulté), les pensées et les réactions de cet homme qui se veut froid et fuyant envers elle.
     
    Alors on hésite, on tremble, on s’exalte avec Anne. Et si j’ai eu quelques difficultés à partager les certitudes qu’elle se fait par moments, tout est oublié quand arrive la fameuse scène-clé de la lettre, où chacun des héros exprime ses sentiments, elle métaphoriquement et sous couvert de parler de quelqu’un d’autre, et lui très ouvertement et franchement. Ouf ! Enfin une bouffée de franchise dans toute cette conventionalité ! C’est également l’illustration d’un autre thème du roman : la fidélité. Aussi désuet que cela puisse paraitre aujourd’hui, c’est une notion qui pouvait avoir son importance pour une femme de l’époque d’Austen, qui n’avait aucune garantie de pouvoir faire sa vie avec celui qu’elle aimait. La souffrance vaut sans doute mieux que le vide.
     
    Un cœur fidèle, sage et serein. Il ne m’en faut pas plus pour qu’Anne Elliot soit ma préférée entre toutes les héroïnes d’Austen.
    March 18

    Challenge Jane Austen 2009

     
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    Lancé cette semaine par Fashion, voici un tout nouveau tout beau CHALLENGE (oui, je suis cinglée, on est mi-mars et je n’ai terminé qu’un seul livre de mon challenge ABC, et j’attaque un nouveau challenge, mais peu t’importe !) le challenge Jane Austen 2009, dont le principe est de lire (dans mon cas, de relire) tous les romans de Jane Austen, plus les inachevés, les œuvres de jeunesse, voire même ses lettres, et de voir toutes les adaptations possibles, films, téléfilms, séries télévisées. Etendre éventuellement aux livres et films inspirés de près ou de loin d’Austen, de ses œuvres, de son univers. Si on est motivé, lire une biographie. Si on est vraiment motivé (ce qui ne sera vraisemblablement pas mon cas, faut pas abuser non plus) lire un ouvrage critique de type universitaire sur son œuvre.
     
    Comme j’adore Austen, et qu’à bien y regarder, j’ai déjà commencé le challenge sans le faire exprès, je fonce. La version de Mansfield Park de Patricia Rozema a déjà été vue et chroniquée, et, en attendant , voici un lien vers un billet sur différentes adaptations d' Orgueil et Préjugés que j'ai écrit il y a deux ans, plus mon billet sur Clueless.
     
    Et pour commencer, après avoir repris les bannières proposées par Emjy et Yueyin et les avoir compilées à ma sauce, voici mes réponses au questionnaire d’Emjy.

    1) Comment avez-vous découvert Jane Austen ?
    J’ai passé des années à l’éviter, rebutée que j’étais par l’épaisseur des livres et cette drôle d’idée que j’avais que Jane Austen, c’était guimauve, (en gros, du Barbara Cartland en un peu mieux écrit (shame on me, je sais !)). Puis, à force d’en entendre parler, j’ai fini par me dire qu’il faudrait qu’un jour je la lise. Ensuite, quand je me suis acheté un lecteur dvd, j’ai eu envie de voir par moi-même la fameuse scène du lac de l’adaptation d’Orgueil et Préjugés sur laquelle Bridget Jones et ses copines font une fixation. L’adaptation m’a donné envie de lire le roman. Le premier roman m’a donné envie de lire tous les autres, ce que j’ai fait dans la foulée. « Obsession Compulsive du Printemps 2007 ».

    2) Avez-lu tous ses romans jusqu'ici ?
    Les six principaux, plus Sanditon.

    3) Avez-vous un préféré ?
    Je considère qu’ Orgueil et Préjugés est la meilleure histoire, mais Northanger Abbey est celui qui m’a le plus fait rire. Ma préférence en matière de héros va vers Brandon ou Knightley, et mon héroïne serait sans doute Anne Eliott. Mansfield Park est celui que j’aime le moins.

    4) Combien d'adaptations avez-vous vues ?
    Celle d’Orgueil et Préjugés BBC 1995, et celle d’Orgueil et Préjugés 2005 de Joe Wright. Celle d’Emma avec Gwyneth Paltrow. Celle de Mansfield Park avec Frances O’Connor. Celle de Raison et Sentiments d’Ang Lee, et celle de la BBC de 2008. Aucune de Persuasion, ni de Northanger Abbey.

    5) Lesquelles sont vos préférées ?
    Définitivement celle d’Orgueil et Préjugés avec Colin Firth. J’ai aussi beaucoup aimé ce que Rozema a fait de Mansfield Park.

    6) et lesquelles aimez-vous le moins ?
    Pour l’instant, celle d’Orgueil et Préjugés de Joe Wright.

    7) Avez-vous vu des films inspirés ou dérivés de son oeuvre ? (Becoming Jane, Miss Austen regrets, Coup de foudre à Bollywood, Clueless, Bridget Jones, The Jane Austen Book Club, etc) Qu'en avez-vous pensé ?
    J’ai vu Coup de foudre à Bollywood, bien mais pas top, et le cinéma indien ce n’est pas ma tasse de thé.
    Lu et vu Le Journal de Bridget Jones, adoré le livre, moins le film quoi que d’avoir fait jouer Mark par Colin Firth était une idée brillante. (L’âge de raison aussi, adoré à la lecture, pas vu le film).
    Clueless est grandiose dans son genre, un film culte et une très bonne « réutilisation » à mon avis.
    J’ai lu The Jane Austen Book Club qui m’a fait l’impression d’utiliser le nom d’Austen comme argument marketing sans que rien à l’intérieur du livre ne soit vraiment lié à Jane Austen. Il faudrait que je le relise en le prenant pour ce qu’il est, et sans attacher trop d’importance au nom d’Austen sur la couverture. Pas vu le film.
    Becoming Jane est à l’origine de mon « Obsession Compulsive de l’Automne 2007 » James McAvoy, donc quoi qu’il arrive mon avis sur ce film ne peut être que très partial. Et c’est un très bon film.

    7) Qu'aimez-vous le plus chez Jane Austen ?
    L’harmonie parfaite qu’elle a trouvé entre le respect des conventions qu’observent ses personnages en société, et le recul qu’ils savent prendre intérieurement par rapport à ces conventions. Ils ne sont pas dupes de toute l’hypocrisie qu’il dans tout ça, et ils savent parfois exprimer leurs pensées avec une vivacité et une ironie qui échappe aux imbéciles qui prennent les choses au pied de la lettre. Mais ils mettent toujours les formes, dans leurs actes autant que leurs paroles.

    8) Avez-vous ce qu'on peut appeler une collection Jane Austen ?
    J’ai les livres et films que j’ai cités plus haut, plus quelques ouvrages dérivés. Appeler ça une collection serait sans doute exagéré. J’évite les collections de toute façon, mon but dans la vie étant de ne surtout pas transformer mon appartement en musée de l’hétéroclite inutile et encombrant.
     
     
    January 24

    Run as mad as you choose, but do not faint

     
    Mansfield Park
    De Patricia Rozema. Avec Frances O'Connor, Jonny Lee Miller, Alessandro Nivola, Embeth Davidtz...
    Sortie : 1999
     
    Issue d'une famille miséreuse, Fanny Price est accueillie à Mansfield Park, le domaine de son oncle Sir Thomas Bertram, pour y être élevée avec ses cousins et cousines. Maintenue au rang de parente pauvre et traitée avec indifférence ou mépris par tous, elle ne trouve de réconfort qu'auprès de son cousin Edmond. La gratitude et l'affection qu'elle éprouve pour lui se transforment au fil des années en un amour sans espoir qu'elle garde secret.
    L’arrivée d’Henry Crawford et de sa sœur Mary près de Mansfield Park bouleverse le petit monde des Bertram. Fanny, qui n’a pour toute perspective que de demeurer dame de compagnie de sa tante, doit envisager un mariage de raison si elle veut assurer son avenir.
     
    Mansfield Park est l’œuvre de Jane Austen que j’aime le moins. D’abord parce que Fanny Price est pénible. Non qu’elle soit la seule, toutes les filles d’Austen ont leurs défauts. Mais là où les autres subissent leur lot d’adversité avec humour et détermination, Fanny est l’une de ces résignées insupportables qui semblent tout accepter comme si le destin et la providence s’étaient ligués contre elle, que le malheur était une chose naturelle que Dieu avait voulue pour elle et contre laquelle il était inutile de lutter. Les gens qui font si peu d’efforts pour s’en sortir, désolée mais j’ai rien qu’envie de les voir rester patauger dans leur malheur, et je leur souhaite bien du plaisir.
     
    La deuxième raison est que le roman est bizarrement construit. Quand on connait un peu Austen, on comprend vite de quelle façon elle mène ses histoires. On sait d’avance comment ça se terminera : bien pour les gentils, c'est-à-dire par un mariage d’amour et de raison (parce que les gentils ont le droit de tout avoir). Tout l’intérêt du roman étant d’observer de quelle façon on en viendra à l’issue. Or, dans Mansfield Park, il semble plutôt qu’Austen nous fasse parcourir des kilomètres et des kilomètres dans la mauvaise direction, avant de rétablir la situation en ramenant tout son petit monde dans le droit chemin en deux coups de cuillère à pot, grosso modo  dans les trois derniers chapitres. S’est-elle essayée au suspense ? Croyait-elle bluffer son public ? Si MP avait été mon premier Austen, je m’y serais peut-être laissé prendre. Comme c’était le quatrième ou le cinquième, j’ai trouvé ça extrêmement frustrant, et très peu valorisant pour les personnages principaux.
     
    La mise en image d’un roman que j’ai lu m’intéresse toujours, même si mon opinion à son sujet est mitigée. J’aurais donc probablement regardé ce film de toute façon, si j’étais tombée dessus. Mais la critique éclairante de Lilly, qui expliquait que le film se démarquait nettement du livre, et que la Fanny de pellicule s’éloignait de la Fanny de papier, m’a d’autant plus donné envie de le voir.
     
     
    Frances O’Connor y incarne une Fanny bien plus intéressante que dans le roman. Son sens moral est toujours aussi élevé, mais le regard qu’elle porte sur son entourage, plutôt que d’être soumis et bienveillant, est empreint d’un jugement plein d’ironie qui a le mérite de la rendre plus humaine et plus accessible, au lieu de lui donner l’air d’une sainte martyre incomprise et persécutée. Talentueuse, forte et confiante en elle-même, ou du moins en certaines de ses qualités, elle est aussi manifestement plus révoltée par son statut et son manque de chances d’avenir que ne l’était le personnage du livre. Le revers de la médaille est que Mrs Norris paraît moins revêche et moins menaçante, un peu moins « petit chef abusif », ce qui est naturel bien sûr, c’est plus difficile de garder le dessus quand la victime n’est pas consentante.
     
    Si j’ai été surprise et déçue du choix de Victoria Hamilton pour jouer Maria Bertram, la formidable Embeth Davidtz est parfaite dans le rôle de Mary Crawford. Je m’en étais faite une image plus minaudière et moins femme fatale, mais c’est une interprétation très valable du personnage. J’ai eu plaisir à revoir Justine Waddell (Julia) et Sophia Myles (Suzy). Quand aux « héros », ils sont interprétés avec justesse par Jonny Lee Miller (Edmund) et  Alessandro Nivola (Henry).
     
    Sorti en 1999, le film de Patricia Rozema est assez critique des mœurs et conventions de l’époque pour être approuvé par Austen elle-même. Mais là où Austen s’autorisait à être discrète et à utiliser des sous-entendus, Rozema attaque frontalement. Le livre parlait de marivaudage ? Le film parle d’adultère. La plantation coloniale de Sir Thomas n’était que vaguement évoquée dans le roman, dans le film il est question d’esclavage, de théories racistes et de tortures. Quant aux remèdes anti-fatigue de Lady Bertram, ils ne se cachent désormais plus d’être principalement composés de substances prohibées. Dénoncer l’hypocrisie sans hypocrisie, c’était peut-être ça le secret pour me réconcilier avec Mansfield Park ?